Interview d’Ahmed Abid

For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter une interview exclusive d’Ahmed Abid, fin connaisseur du monde de la fripe et de l’habillement, qui officie actuellement à la boutique Hackett, située rue de Sèvres à Paris.

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

Ahmed Abid : Je considère que je n’ai pas de métier. J’ai fait des études d’économie et j’ai travaillé dans le secteur des assurances. Mais depuis l’âge de 13 ans, je suis passionné par la fripe. J’ai commencé par chiner des Levis 501 brut, que personne ne portait à l’époque, des M65, des Nike, etc. Ces produits, qu’on trouve aujourd’hui sans trop de difficultés,  étaient très difficiles à trouver en France dans les années soixante-dix.

Partant de cette passion, j’ai vite souhaité avoir ma propre friperie aux puces de Clignancourt. J’ai donc travaillé quelque temps aux États-Unis, dans des usines de fripes, où je sélectionnais les produits. J’ai alors pu mettre de la marchandise de côté pour moi, afin de l’amener en France et de pouvoir vendre des produits plus pointus et exclusifs.

Au début des années quatre-vingt-dix, j’ai commencé à vendre de la fripe vintage, en y-intégrant aussi une pointe de culture urbaine qui commençait à arriver doucement en France. Il n’y avait finalement pas grand-chose à ce niveau là à Paris.

Par la suite, j’ai investi dans un endroit qui s’appelait Le Shop, situé rue d’Argout à Paris, qui était l’équivalent de Citadium aujourd’hui. J’y vendais des vêtements américains introuvables en France.

Après je suis parti travailler avec des marques comme North Face qui faisait parti du haut du panier des vêtements de montagne à l’époque, avant que ça ne devienne ce que c’est devenu aujourd’hui. Je partais aussi régulièrement aux États-Unis d’où je ramenais des vêtements streetwear, connus dans le milieu du graff’, en collaboration avec des personnes comme Futura, par exemple, avec qui j’ai travaillé pendant un certain temps. On bossait sur des marques très pointues à l’époque, comme Union, Stussy, etc.

FTDF : Pourriez-vous nous parler de votre style personnel et de vos influences ?

Ahmed Abid : Je n’ai pas vraiment de style personnel. Disons que je suis sous l’influence de beaucoup de styles. Par exemple, j’aime beaucoup les vêtements militaires et je collectionne notamment des pièces américaines de la Seconde Guerre Mondiale. La plupart des vestes de cette période ont été pompées par tout le monde : les M43, les M65, etc. Ces vestes, qui ne valaient rien à l’époque, ont été reprises par de nombreuses marques telles que CP Company, Stone Island, Cerutti, Hackett, etc.

J’aime tout ce qui est relié au vêtement pourvu que ça ait une histoire.

FTDF : Pensez-vous qu’il y ait un lien entre le milieu de la fripe dans lequel vous travailliez et ce que proposent aujourd’hui certaines grandes marques ?

Ahmed Abid : Bien sûr. Prenez Ralph Lauren, avec sa collection RRL notamment. Il s’est énormément inspiré de la fripe des années quarante et cinquante. Mais tout ce qu’il fait aujourd’hui, à l’époque ca ne valait rien et vous pouviez l’acheter chez Macy’s et dans les autres grands magasins.

Magasin Ralph Lauren RRL, East Hampton

Après, il y a évidemment d’autres influences. Mais pour en revenir à Ralph Lauren, il fait des choses que les Américains n’ont jamais faites et n’ont même jamais portées.

Ce qui est amusant c’est qu’il y a vingt ans, lorsque je portais des vêtements et des chaussures de travail américains, je passais pour un olibrius. Aujourd’hui, je me rends compte que je n’avais pas tort : le retour du vêtement de « worker«  n’a jamais été aussi énorme, pareil pour les chaussures avec des marques comme Red Wing qu’on revoit de plus en plus.

FTDF : A ce propos, que pensez-vous de ce qui se passe dans le monde de l’habillement pour homme aujourd’hui ?

Ahmed Abid : Aujourd’hui, je considère qu’on n’invente plus rien. Si autant de marques anciennes ou de vieux modèles de vêtements reviennent sur le devant de la scène, c’est parce qu’il y a clairement un manque d’idées. Des marques comme Red Wing, Filson, Levis, Lee, ça fait 100 ans qu’elles existent.

Je ne sais pas si tout a déjà été fait ; mais en tout cas, rien ne se crée. Par exemple, on nous ressort Steve McQueen à toutes les sauces, en mettant en avant son élégance. Mais c’était un des acteurs les mieux payés de son époque, et il s’habillait comme un adolescent (même s’il avait de l’allure) : un jean, un t-shirt blanc, une paire de Clarks aux pieds, une paire de Persol sur le nez. A l’époque, on trouvait ça en supermarché. Ce n’était pas du haut de gamme.

Quant aux marques telles que Dior ou Yves Saint Laurent, leur cible historique est la femme. Ça n’a jamais été l’homme. Habiller l’homme, ce n’est pas leur métier, par conséquent elles ne proposent quasiment rien qui vaille.

Si on observe le monde de l’habillement aujourd’hui en Prêt-à-Porter, il y a les marques griffées qu’on vient d’évoquer et il y a les marques institutionnelles comme Hackett, Ralph Lauren, Daniel Crémieux et Brooks Brothers. Mais au milieu vous n’avez rien. En France, c’est vraiment symptomatique. D’ailleurs, peut-on citer une marque française, digne de ce nom, qui tient la route ?

C’est moins vrai dans d’autres pays. Même si le pays le plus pointu reste le Japon, avec sa culture du détail qui nous dépasse largement, d’autres pays comme l’Italie ont sur préserver en partie leur industrie. Les Italiens ont gardé un savoir-faire. En France, on avait une grosse industrie mais aujourd’hui, faire fabriquer ici est devenu quasiment impossible. Il reste des Français talentueux dans ce milieu, mais la plupart travaillent pour des marques étrangères.

FTDF : Vous pensez donc que la France est à part dans ce domaine ?

Ahmed Abid : Tout à fait. En France, on considère que le vêtement, et plus généralement l’apparence, sont des choses très superficielles. Mais les habits signifient aussi autre chose : ils évoquent la culture, la vie, la société, une époque donnée, etc.

Et on a beau trouver ça superficiel, on ne vous pardonnera pas de ne pas être habillé correctement lors d’un entretien d’embauche. Et l’inverse est vrai aussi, on ne vous pardonnera pas d’être mieux habillé que la moyenne. J’ai des clients qui me disent : « Il ne faut pas que je sois trop distingué sinon je vais faire des vagues et dans mon boulot je n’aurai pas de promotion ». C’est hallucinant.

Alors que si vous allez en Italie, à Naples, à Rome ou à Florence, lorsque vous sortez le soir, tout le monde est sapé. Vous ne savez pas qui est patron, qui est plombier.

Après, on va dire que la France est le pays de la mode et du bon goût. Mais c’est une plaisanterie ! Si vous vous rendez dans les boutiques des soi-disant marques de luxe, les vendeurs ont tous des derbys noirs râpées aux pieds. Quel exemple, quelle image cela renvoie ? C’est un problème car beaucoup de gens qui font se métier ne sont que très peu intéressés par le vêtement.

Je me trouvais, récemment, dans une grande maison à la recherche d’un pantalon de flanelle. Un vendeur s’approche vers moi, regarde mes chaussures, et me dit : « ah, c’est des Gérard Sené que vous portez ? ». J’avais des Crockett & Jones aux pieds. À l’œil, ça n’a rien à voir. Il était très loin du compte. Dans l’idée, ce n’est pas grave, on n’est pas obligé de s’y intéresser ; mais autant ne pas faire semblant. Et lorsque vous êtes un professionnel, c’est quand même ennuyeux.

Les marques fétiches d’Ahmed:

45 RPM pour les jeans et les chinos.

Alden et Crockett & Jones pour les chaussures.

Eastman pour les blousons en cuir.

Fullcount (Marque japonaise très peu distribuée) pour les jeans, les sweats.

Hackett pour les costumes prêt-à-porter.

Palatino pour les chaussettes.

Ralph Lauren pour RRL.

Redwing et Birkenstock pour les chaussures plus décontractées.

Saint James pour les pulls.

Traction Production (excellente marque française) pour les lunettes.

Tudor pour les montres vintage.

Les bonnes adresses d’Ahmed:

45 RPM, 4 rue du marché Saint Honoré dans le 1er arrondissement.

Anatomica, 14 rue du Bourg-Tibourg dans le 4e arrondissement.

Argot, une friperie qui vend notamment de la petite maroquinerie, 24 rue des Blancs Manteaux dans le 4e arrondissement.

Au cœur des montres, 21 rue Jean-Jacques Rousseau dans le 1er arrondissement.

Aux laines écossaises, 181 boulevard Saint Germain dans 7e arrondissement.

Crockett & Jones, 33 boulevard Raspail dans le 7e arrondissement.

Ebay, pour des pièces d’exception comme un blouson en cheval Windward.

Garde-Temps, pour les montres, 43 Galerie Vivienne dans le 2e arrondissement.

Oh Lumière, 21 avenue de la République dans le 11e arrondissement.

Overlord, 96 rue de la Folie-Méricourt dans le 11e arrondissement.

Rocker Speed Shop, la seule boutique française à proposer la marque Mr Freedom, 19 rue Commines dans le 3e arrondissement.

For The Discerning Few remercie Ahmed Abid pour sa disponibilité, sa simplicité et sa gentillesse.

Interview réalisée par PAL & VM pour le compte de For The Discerning Few. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

22 réflexions sur “Interview d’Ahmed Abid

  1. Julien Scavini dit :

    Cher Ahmed! Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, je le salue!
    Très vrai pour les derbys rappés au pieds, c’est systématique!
    Pour les petites marques françaises de costumes, citons Arthur & Fox ou Berteil, très classique. Il y en a encore quelques unes. Pour faire fabriquer ici, oui c’est dur 🙂
    Quant aux costumes Hackett, ils durent une année puis se démantibulent… merci :/

  2. MarcBT dit :

    Cool interview.

    Juste pour les adresses, Anatomica est dans le 4è et Argot dans le 3è, 24 rue des blancs manteaux.

    Pas forcément d’accord sur son point de vue sur la mode française, mais très compréhensible d’une certaine façon.

    Merci.

  3. Robin N. dit :

    Pareil que Marc, pas toujours d’accord mais l’avis de quelqu’un ayant navigué est toujours intéressant !
    Personnellement je trouve étonnant qu’on puisse valider les produits pré-vieillis de chez RRL …

  4. Paul K dit :

    Interview intéressante et instructive.
    Mais quid de son avis sur Hackett.
    Je reste partagé sur cette marque, notamment sur la qualité et la finition. Il n’allait certainement pas dénigrer son employeur mais objectivement grâce à son expertise et son regard aiguisé, cela serait intéressant.
    Enfin concernant la formation des vendeurs, la qualité de leurs accueils et leurs styles, l’ensemble est souvent consternant: pas d’avis, pas de conseils, pas de service et un look négligé/pas propre…de HM à Dior.

    • forthediscerningfew dit :

      Bonjour,

      Hackett reste une marque de PaP. Du bon PaP mais du PaP quand même… Comme nous avons eu l’occasion de le dire, nous sommes satisfaits des produits que nous avons (pulls, cardigans, pantalons en velours, chinos).

      Après, c’est toujours pareil: si vous achetez un costume Hackett et que c’est votre seul costume, que vous portez très souvent, il va sans dire qu’il ne vous tiendra pas longtemps…

      En définitive, nous sommes satisfaits de ce que propose cette marque, qui reste une valeur sure à nos yeux (notamment en comparant ce qui se fait ailleurs, pour un tarif équivalent).

  5. Paul K dit :

    Bonjour,
    je suis d’accord avec vous. C’est surtout le PAP en ce qui me concerne: belle ligne mais une ou 2 mauvaises expériences m’ont fait regretter. Je pense avoir payé un tout petit peu trop pour ce que j’ai eu.
    S’il font des tests conso, je serais le premier à y prendre part car j’ai vraiment eu un coup de coeur pour cette marque et son univers.
    Merci en tout cas de votre réponse.

    • Julien Scavini dit :

      Pareil, gros coup de coeur et énormément intéressé par la vie de M. Hackett. Mais depuis que les espagnols ont racheté, c’est la course au rendement hélas. Mes trois costumes vives difficilement (je les reprends à la main souvent), y compris mes vestes. Pour 800€, c’est 200 de marge en trop à mon avis. Et les pulls/polo à manches longues ont un problème de conformation évident sur la longueur des manches. Quant au personnel de la nouvelle boutique, des anciens serveurs et vendeurs de chez Delaveine :/

      Mais bel effet dans les vitrines, indéniablement. Mais Ahmed le sait, et c’est du PàP (faux luxe).

  6. Guillaume dit :

    « Birkenstock pour les chaussures plus décontractées » : j’ai saigné des yeux…
    Sinon, je ne connaissais pas cet hommme. Il a l’air d’avoir une culture du vêtement impressionnante! Ca donne envie de passer faire un tour dans sa boutique.
    Bel article, merci!

  7. fonzie dit :

    UN SEUL MOT A DIRE & TOUT SERA DIT : ‘ BRAVO POUR LA PHOTO ‘ !
    PS/ conseil pratique : quelle lotion appliques-tu quotidiennement pour ‘lustrer’ ce crane ?…ca c la classe !!! (a mediter).

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