Interview exclusive de Dimitri Gomez

Aujourd’hui, l’équipe de For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter une interview exclusive de Dimitri Gomez, reconnu comme étantl’un des meilleurs bottiers au monde, qui officie au sein de la boutique Crockett & Jones sise rue Chauveau-Lagarde dans le 8ème arrondissement de Paris.

For The Discerning Few : Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel ?

Dimitri Gomez : Je n’ai pas un parcours classique par rapport aux autres bottiers car je n’ai pas fait le compagnonnage. J’ai atterri dans la chaussure un peu par hasard en débutant par une école d’orthopédie  alors que j’avais déjà 25 ans passés. Mais  l’orthopédie ne m’intéressait pas et j’ai alors fait un stage chez un vieux bottier rue du Faubourg Saint Honoré. Ensuite, j’ai travaillé environ cinq ans pour Di Mauro et j’ai aussi travaillé pour l’Opéra Garnier. Après cela, je suis parti chez Vaneau, où cette fois j’étais tout seul. Il a donc fallu que je me débrouille avec ce que j’avais appris et à ce titre, l’expérience acquise chez Di Mauro m’a énormément servi. Puis en 1998, lorsque Thierry Duhesme a créé cette boutique, il m’a proposé de m’y installer.

J’ai donc commencé sur le tard, mais je pense que, comme pour beaucoup de métiers, soit tu as ça en toi, soit tu ne l’as pas. Aujourd’hui encore je me dis que ça devait être ma voie.

FTDF : A partir de quand avez-vous été en mesure de monter un soulier de toute pièce ?

Dimitri Gomez : C’est venu petit à petit. Au départ, je faisais du piquage, puis du montage et des réparations. C’est chez Vaneau, une fois tout seul, que j’ai dû apprendre à tout faire moi-même. Je suis donc monté en puissance progressivement.

FTDF : Quel regard portez-vous sur le compagnonnage aujourd’hui ?

Dimitri Gomez : Je pense que le compagnonnage n’a plus forcément d’intérêt aujourd’hui. Concrètement, il s’agit de commencer à 16 ans, de faire deux ans d’apprentissage et de partir faire ce qu’on appelle le « Tour de France » pendant sept ans en changeant de ville et d’employeur chaque année. Or, à l’heure actuelle, il n’existe presque plus de bottiers, a fortiori en province ; les élèves travaillent donc dans des cordonneries, dans l’orthopédie, etc. Cet apprentissage ne me semble donc plus aussi pertinent qu’il ne l’était autrefois.

FTDF : Vos méthodes de travail sont-elles différentes de celles employées par des bottiers qui sont d’anciens compagnons du devoir ?

Dimitri Gomez : Tout à fait. N’ayant pas fait le compagnonnage, j’ai des techniques qui sont un peu différentes et je me sers d’outils que les compagnons n’utilisent pas en France tels que des lames provenant de Turquie que j’affute moi-même. Pour ce qui est de la réalisation technique de la chaussure, je travaille mes bouts durs différemment par exemple. J’ai un gabarit, je le mets dans l’eau. Une fois qu’il est bien mouillé, je le travaille. Puis je le pose à la colle néoprène, le côté fleur à l’extérieur. Les compagnons, quant à eux, le montent à l’envers et le travaille après. Le fait de le coller à la néoprène lui permet de rester souple, car si on le colle à la colle de montage, il devient dur comme du béton armé; et si le bout dur casse, c’est terminé. Alors qu’en laissant un peu de souplesse, si le client a un problème de pied, s’il sent que ca touche, je peux encore faire quelque chose pour rectifier le tir. C’est ce qu’on appelle un bout « ping-pong » et cette technique vient de la chaussure pour femmes.

FTDF : Ces techniques, vous les avez élaborées vous-même ?

Dimitri Gomez : J’ai appris ces techniques au contact des anciens que j’ai côtoyés quand j’ai débuté dans le métier. Evidemment, j’applique celles qui me paraissent les plus judicieuses car réaliser une chaussure nécessite beaucoup de petites préparations. Par exemple, quand je plante les clous, il faut qu’ils soient bien tous espacés et alignés pareil. Ainsi, quand je tape au marteau et quand je couds ensuite la trépointe, la chaussure ne se déforme pas. Il y a des bottiers qui eux ne s’embêtent pas: ils prennent des gros clous; ils ne font pas vraiment attention à l’alignement et ils cousent leur trépointe. Mais chacun a sa façon de travailler.

FTDF : Comment se passe la relation avec un client qui souhaite une paire de souliers mesure ?

Dimitri Gomez : Tout part d’une discussion. Je demande au client ce qu’il a en tête, quel type de bout il souhaite : rond ou carré ; rond classique ou un peu fuyant, etc. Après, il faut trouver le compromis entre le confort et l’élégance car la forme que je vais créer dépend du pied mais aussi de la morphologie du client.

S’agissant des proportions, je fais confiance à mon œil pour que cela soit harmonieux car avec l’expérience, il est bien exercé. Je réalise donc le patron et la forme et je propose un premier essayage sur une semelle en liège généralement, même si à la demande du client, il m’arrive de faire un essayage sur une semelle en cuir. Suite à l’essayage, nous discutons et je procède à des ajustements jusqu’à ce que nous soyons tous les deux satisfaits.

FTDF : Vos clients sont-ils très précis voire pointilleux ?

Dimitri Gomez : Cela dépend, certains le sont, d’autres moins. Si un client me demande, par exemple, que son quartier de talonnette s’arrête à un endroit précis, je vais m’exécuter. S’il ne me le précise pas, je fais à ma manière afin que ce soit harmonieux. Mais c’est de l’artisanat, ça n’est pas une science exacte, tout ne peut pas être au millimètre près. Ça n’aurait d’ailleurs pas de sens.

J’ai déjà vu quelques paires qui présentaient « zéro défaut esthétique », mais elles ne chaussaient pas convenablement. Or, une chaussure est faite pour être portée, pour marcher par terre. Malgré tout, si un client souhaite une paire esthétiquement parfaite, je peux la lui faire, mais il faut qu’il y mette le prix car cela demande énormément de temps.

FTDF : Combien de paire réalisez-vous chaque année et combien de paire réalisez-vous en moyenne par client ?

Dimitri Gomez : Je réalise environ 80 paires par an et un client « habitué » m’a en moyenne commandé une trentaine de paires.

FTDF : Vous est-il davantage profitable de réaliser une paire pour un client pour lequel vous avez déjà réalisé plusieurs paires ?

Dimitri Gomez : Oui, car la forme en bois reste la même. Or ce n’est qu’à partir de la troisième paire réalisée sur la même forme que je commence à gagner de l’argent. Maintenant, si un client souhaite une forme carré alors que je lui avais réalisé une paire de forme ronde, il y a deux solutions : soit je refais une forme ; soit je change simplement le bout et je garde l’arrière. Ce n’est pas évident car il faut que la ligne reste fluide.

FTDF : Combien d’essayages proposez-vous au client ?

Dimitri Gomez : Cela dépend ; un seul peut suffire mais tant que le client et moi ne sommes pas satisfaits, je ne réalise pas la chaussure.

FTDF : Peut-il arriver que le client ne se sente pas bien dans la chaussure après les premiers ports ?

Dimitri Gomez : Oui, cela peut arriver et le métier est là justement. Quand il y a un problème, il faut le résoudre et cela demande bien souvent de la réflexion. C’est pourquoi il m’arrive de poser une chaussure plusieurs jours, avant de la retravailler, afin de réfléchir à la manière dont je vais surmonter une difficulté.

FTDF : Quelles sont les modèles que l’on vous demande le plus ?

Dimitri Gomez : Les demandes sont très diverses, mais la plupart du temps, les nouveaux clients me demandent des choses classiques : un richelieu bout droit, un richelieu one cut, etc.

Quand je commence à bien connaître un client, je peux lui proposer des choses plus originales. Nous réfléchissons ensemble et nous pouvons décider de réaliser un modèle qui sort de l’ordinaire. C’est un des plaisirs du métier.

Bottine balmoral à boutons

Mais le principal est avant tout que le client soit content, qu’il s’agisse d’une paire en crocodile ou d’un richelieu bout droit noir.

FTDF : Vous travaillez sur tout type de peau ?

Dimitri Gomez : Tout à fait. J’ai la chance d’avoir accès, par le biais de Crockett & Jones, à des peausseries que les autres n’ont pas. Je peux, par exemple, avoir du veau-velours rouge que les tanneries refuseront à d’autres bottiers. Avec Crockett & Jones, les choses sont plus simples et j’ai accès à d’innombrables peausseries telles que le cordovan. En outre, quand je demande un box noir, j’ai le choix entre plusieurs excellentes tanneries, mais je demande toujours des peaux des Tanneries Freudenberg et ils me choisissent les meilleures. Cela m’évite de me déplacer, ce qui me fait gagner un temps précieux car je travaille seul.

Escarpin années 30 en Crocodile et Nubuck blanc

FTDF : Refusez-vous de travailler certaines peausseries ?

Dimitri Gomez : Non, mais il existe des peausseries telles que le galuchat qui sont pénibles à travailler. En effet, il est très difficile de réaliser un travail noble comme on le faisait dans le temps avec ce genre de peau.

FTDF : Quel est le modèle le plus difficile à réaliser selon vous ?

Dimitri Gomez : Pour un patronnier débutant, c’est le derby écossais : il s’agit d’un derby cinq œillets avec un plateau jointé sur chair, en cousu norvégien. Il existe aussi des modèles à bride qui ne sont pas évidents à patronner. Mais quoi qu’il arrive, tant que le résultat n’est pas conforme à ce que je veux, je recommence.

Derby norvégien à bride et patte frangée

FTDF : Avez-vous un modèle de prédilection, que vous préférez travailler ?

Dimitri Gomez : Pas vraiment. Ce que j’aime surtout, c’est sortir un nouveau modèle. J’aime le travailler parce que j’ai hâte de voir le résultat final.

Mais à titre personnel, mon modèle préféré, c’est la chukka boot car si la forme et la peau sont belles, c’est un beau compromis que l’on peut porter n’importe quand, avec n’importe quelle tenue.

Chukka Boot

FTDF : A partir de la commande, quel est le délai pour obtenir une paire de la prise de mesures à la livraison ?

Dimitri Gomez : Il faut compter en moyenne six mois. Mais s’il n’y a pas de problème, que l’essayage se passe bien, je peux avoir terminé en quatre mois.

En outre, si un client habitué a besoin de sa paire pour un évènement particulier, je connais déjà son pied donc je le passe en priorité et ça me prend moins de temps, donc en trois semaines, je peux avoir fini.

J’ai aussi des clients étrangers qui ne viennent en France qu’une fois par an ; ça me laisse plus de temps et cela me permet de m’organiser.

FTDF : Pouvez-vous nous parler de la Ligne Bottier ?

Dimitri Gomez : C’est un peu particulier. En effet, pour 1 500 euros, c’est une ligne entièrement réalisée à la main à partir de formes mesure que j’ai créées.

Richelieu à bout golf fantaisie de la ligne Bottier

FTDF : Gaziano & Girling s’apprête à lancer sa gamme Deco, avec des finitions à la main, pour 1 500 euros. Est-ce comparable à la Ligne Bottier Dimitri Gomez ?

Dimitri Gomez : Je ne crois pas. Ma Ligne Bottier est entièrement faite à la main. Si vous mettez côte à côte un soulier sur mesure et un soulier de la Ligne Bottier, vous ne verrez pas la différence. La seule chose qui diffère c’est qu’il n’y a pas d’essayage et que je ne réalise pas une forme en bois au pied du client. Je crée un soulier à partir d’une forme dérivée de la mesure.

Richelieu à bout rapporté de la ligne Bottier

FTDF : Continuez-vous de réaliser des formes pour Crockett & Jones ?

Dimitri Gomez : Oui, je continue de réaliser des formes pour Crockett & Jones. Les formes que je réalise partent à l’usine et dans leur bureau d’étude, puis ils sélectionnent celles qui les intéressent.

FTDF : Que pensez-vous des bottiers qui réalisent des souliers à partir de formes en résine et non en bois ?

Dimitri Gomez : Je ne pense pas qu’ils puissent être appelés « bottiers ». N’est bottier que celui qui sculpte une pièce de bois et qui réalise ses formes. La résine, c’est pour les souliers industriels.

Ceux qui se disent « bottier » et qui travaillent avec des formes en résine, c’est ceux qui ont un peu de connaissance dans la chaussure et qui surfent sur la mode du « sur-mesure ». Mais le bottier traditionnel ne travaille qu’avec des formes en bois qu’il fait lui-même, car il est impossible de monter la chaussure sur une forme en résine.

FTDF : Qu’apporte le sur-mesure par rapport au prêt-à-chausser ?

Dimitri Gomez : Je ne dirais même pas forcément un confort car il y a du prêt-à-chausser très confortable et des personnes au pied « standard » n’auront pas besoin physiquement de passer au sur-mesure pour avoir un soulier confortable.

D’abord, il y a le désir du client : j’ai des clients qui veulent avoir le pied très tenu, très entouré et d’autres qui, au contraire, veulent être dans des « savates » car ils ne supportent pas la rigidité. Ceux-là doivent passer au sur-mesure. Il y a aussi des gens qui ont des pieds qui sortent de la norme.

Enfin, il y a bien sûr une question d’esthétique, de personnalisation du soulier que le prêt-à-chausser ne peut pas apporter.

FTDF : Peut-on avoir votre sentiment sur l’avenir du métier de bottier ?

Dimitri Gomez : Je pense que le savoir-faire se perd. Il y a des choses que j’ai moi-même oubliées et que je ne pourrai pas transmettre à de jeunes apprentis bottiers. C’est pourquoi je crains que les souliers sur-mesure soient de moins bonne qualité à l’avenir.

Mocassin à bride

For The Discerning Few remercie Dimitri Gomez pour sa disponibilité, sa simplicité et sa gentillesse.

Interview© réalisée par VM & PAL pour le compte de For The Discerning Few®. Paris, Janvier 2011. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

7 réflexions sur “Interview exclusive de Dimitri Gomez

  1. Guillaume dit :

    Bonjour vous deux !,
    Joli ITW. J’ai déjeuné avec le lascar de Dimitri hier… Toujours le même ! Il ne se prend pas la tête pour quelqu’un gravitant dans un univers qui se le prend un peu trop souvent !
    Longue route à vous
    A bientôt
    Guillaume

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