Interview exclusive de Lorenzo Cifonelli

For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter une interview de Lorenzo Cifonelli: maître tailleur et aux commandes de la Maison familiale avec son cousin Massimo depuis 2003.

For The Discerning Few : Pourriez-vous évoquer votre parcours personnel ?

Lorenzo Cifonelli : Etant issu d’une famille de tailleurs, j’ai toujours baigné dans le vêtement et j’ai été imprégné par cette culture. Très tôt, j’ai aimé m’habiller et j’ai rapidement développé un intérêt pour les belles matières.

En devenant à mon tour tailleur, je me suis inscrit dans la continuité de mon arrière-grand-père, de mon grand-père et de mon père, mais avant cela j’avais d’abord passé mon bac et continué pendant quelque temps mes études. C’est vraiment par passion que j’exerce ce métier car j’aurais tout aussi bien pu développer Cifonelli en m’occupant de l’aspect commercial ou du prêt-à-porter.

L’apprentissage du métier a nécessité une implication totale de ma part : je travaillais sept jours sur sept et même le soir en rentrant chez moi. La « chance » que j’ai eue c’est que les circonstances ont fait que j’ai rapidement dû prendre les rênes de la Maison. Or, je considère que dans ce métier tant que tu es chaperonné par quelqu’un qui t’indique comment couper, etc., tu apprends beaucoup moins vite.

C’est en faisant des essayages et des costumes chaque année que l’on acquiert le savoir-faire et la technique. C’est un métier qui s’apprend vraiment par lui-même. C’est le terrain qui te permet d’apprendre car il y a des points très techniques que seule la pratique permet de maitriser. D’ailleurs, cela fait vingt ans que j’exerce le métier de tailleur et je continue encore d’apprendre des choses.

FTDF : Qu’est-ce qui vous plaîht le plus dans votre métier ?

Lorenzo Cifonelli : J’adore mon métier car il faut toujours que je me remette en question. En effet, j’ai la chance d’avoir affaire à des clients très pointus, voire pointilleux, qui me poussent toujours à m’améliorer. Je ne peux jamais me reposer sur mes lauriers en me disant que mes cinq derniers essayages se sont bien passés car je sais qu’il y a de fortes chances que je sois confronté à un nouveau problème lors du prochain. C’est d’ailleurs pourquoi j’adore les difficultés car ce sont à chaque fois de nouveaux challenges à relever. C’est dans la difficulté que je progresse.

FTDF : Où se situe Cifonelli par rapport au style anglais et au style italien auxquels on fait traditionnellement référence ?

Lorenzo Cifonelli : Historiquement, Cifonelli est un mariage des deux styles. En effet, au début du XXème siècle, mon grand-père, Arturo, qui était le fils d’un tailleur romain, est parti faire ses études à Londres pendant quelques années avant de revenir à Rome. Il a donc appris la coupe anglaise et il a incorporé cet apprentissage dans son savoir-faire, dans sa coupe. Cifonelli est donc le résultat d’un amalgame.

Aujourd’hui encore, soit plus de cent ans après, cette influence anglaise est toujours omniprésente dans notre manière de travailler : nous prenons les mesures et nous coupons nos patronages en inch.

Le style Cifonelli est donc un mix entre le style anglais et le style italien, avec la souplesse et la légèreté italienne. L’épaule dont la coupe a été mise au point par mon grand-père, est plutôt naturelle et moins droite que l’épaule italienne classique. Réalisée selon une forme de patronage bien précise et travaillée en avant, notre épaule est conçue pour faciliter le mouvement.

Nous avons aussi des finitions très soignées « à la française » avec par exemple des points intérieurs qu’aucun tailleur anglais ou italien ne réalise car ils sont davantage focalisés sur l’extérieur de la veste. D’ailleurs, certains tailleurs ont coutume de dire que l’intérieur de la veste ne concerne que les femmes de chambre des clients.

Nous essayons donc de mixer les styles et les savoir-faire afin d’obtenir ce qu’il y a de mieux, tout en prêtant énormément d’attention aux détails.

Pour ce qui est de notre coupe, à proprement parler, elle a toujours été très près du corps, avec des emmanchures très hautes et une poitrine très fine. La veste est très souple et doit affiner et allonger. C’est notre coupe et notre travail qui font notre spécificité. Tout est pensé pour gagner en confort et en ligne.

FTDF : Quelle est votre vision de la relation entre le tailleur et son client ?

Lorenzo Cifonelli : Je pense qu’un tailleur qui offre de la Grande Mesure doit dans la mesure du possible faire le maximum pour répondre aux attentes de son client. Il faut être assez flexible pour pouvoir s’adapter aux différentes demandes.

Toutefois, il est nécessaire qu’il y ait un équilibre dans la relation entre le tailleur et son client. Il faut beaucoup discuter, c’est une relation de confiance. Le client doit avoir confiance en son tailleur. Sans cette confiance, on ne peut pas vendre une seule veste. C’est donc une relation compliquée car pour que la veste soit réussie, il faut que le tailleur et son client aillent dans la même direction. Une fois que la confiance est établie, le client se libère et les choses se passent de mieux en mieux.

En outre, il ne faut jamais trahir la confiance d’un client. Il ne faut jamais laisser passer un défaut en connaissance de cause que le client n’a pas vu sur le moment. Je ne laisse jamais partir un costume si je sens que quelque chose ne va pas. Bien sûr, il arrive que des clients reviennent me voir car quelque chose les dérange, mais j’ai toujours fait mon maximum.

FTDF : Selon vous quel est l’apport principal du sur-mesure ?

Lorenzo Cifonelli : Le sur-mesure doit évidemment apporter une qualité de fabrication supérieure. Mais ce n’est pas tout, en effet beaucoup de tailleurs se targuent de faire un vêtement entièrement à la main, mais trop souvent ils oublient le style et la ligne. Or, je considère que c’est primordial car lorsqu’un client vient se faire couper un costume en Grande Mesure, il est en droit d’attendre une ligne et un style qu’il ne trouvera pas ailleurs.

Par ailleurs, même s’il s’agit d’un savoir-faire traditionnel, nous ne réalisons pas que des costumes. En effet, nous pouvons aussi réaliser des jeans, des manteaux, etc. Les possibilités sont donc très nombreuses.

FTDF : Que pensez-vous des écoles de tailleurs ?

Lorenzo Cifonelli : Je pense qu’elles se sont développées un peu tard. Si ces écoles avaient existé il y a vingt ou trente ans les choses seraient différentes. Mais aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de débouchés pour leurs élèves car il n’y a plus beaucoup de tailleurs. Les trois ou quatre grands tailleurs qu’il y a à Paris n’embauchent pas à tour de bras car ils ont déjà leurs ouvriers.

Par conséquent, pour une trentaine ou une quarantaine d’élèves chaque année, il n’y a que très peu de débouchés concrets, et même si certains vont avoir l’opportunité de faire des costumes de spectacle, cela reste limité. Je pense qu’il est possible de trouver du travail ponctuellement mais pour du moyen ou du long terme, c’est beaucoup plus compliqué.

FTDF : A l’image de ce qui est en train de se passer à Savile Row, pensez-vous que les tailleurs soient voués à devenir des marques pour survivre ?

Lorenzo Cifonelli : Je pense qu’il faut distinguer les tailleurs de quartier qui ont leur clientèle et qui n’ont pas vocation à grossir et les Maisons comme la nôtre qui ont vocation à se développer et à être compétitives.

Les tailleurs de tradition se sont fait « manger » par des marques telles que Kiton et Brioni qui communiquent énormément sur l’esprit Bespoke alors qu’ils n’y correspondent pas vraiment.

En outre, les temps ont changé, avoir un nom ne suffit pas, tu ne peux plus t’asseoir en attendant que les clients arrivent. Aujourd’hui, il est impératif d’aller à la rencontre des clients, il faut être dynamique et aller de l’avant pour être reconnu. C’est pourquoi avec Massimo, nous nous organisons de façon à nous déplacer fréquemment pour rencontrer des clients aux Etats-Unis, en Afrique, au Japon, et prochainement en Indonésie.

Lorenzo et Massimo Cifonelli

FTDF : La crise a-t-elle eu un impact négatif sur votre activité ?

Lorenzo Cifonelli : Non. Nos résultats de 2010 sont les meilleurs depuis 20 ans. Ceci s’explique sans doute par le fait que nous allons sans cesse de l’avant, en essayant toujours plus de satisfaire nos clients et que nous nous déplaçons beaucoup pour en rencontrer de nouveaux.

FTDF : Certains sont plutôt pessimistes quant à l’avenir de la Grande Mesure, notamment en termes de qualité. Qu’en pensez-vous ?

Lorenzo Cifonelli : Je ne suis pas pessimiste. Cifonelli emploie 35 personnes, il y a des anciens et des jeunes avec qui nous sommes exigeants. Nous essayons d’aller de l’avant et de nous renouveler tout en gardant notre identité.

Pour ce qui est d’une éventuelle baisse de la qualité, c’est un faux débat. Je considère que nous travaillons mieux aujourd’hui qu’auparavant. Bien sûr, maintenir le savoir-faire est une lutte de chaque instant, mais il ne faut pas se contenter de maintenir, il faut aussi améliorer.

Je ne crois pas qu’il faille tomber dans l’habituel cliché : « C’était mieux avant ». Aujourd’hui, nous mettons plus de soin dans la qualité et dans les finitions qu’il y a quarante ans. D’ailleurs, comparer ce qui se faisait il y a quarante ou cinquante ans avec ce qui se fait maintenant me semble peu judicieux car les tissus que l’on utilisait auparavant étaient beaucoup plus lourds que ceux dont on se sert à l’heure actuelle. Aujourd’hui, les toiles sont très légères et les tissus sont plus fins, ce n’est pas comparable.

FTDF : Donc vous êtes plutôt optimiste ?

Lorenzo Cifonelli : Je ne suis pas optimiste, je le répète c’est une lutte de chaque instant, mais je ne suis certainement pas résigné ou fataliste. Il faut voir le positif et aller de l’avant.

FTDF : Pourriez-vous nous parler de vos projets pour développer davantage le prêt-à-porter Cifonelli ?

Lorenzo Cifonelli : Nous avons toujours fait un petit peu de prêt-à-porter. Mais aujourd’hui, nous souhaitons développer notre prêt-à-porter en s’appuyant sur la bonne image qu’a Cifonelli afin de devenir une marque.

Je réalise les collections prêt-à-porter et je m’efforce de ne pas faire que des choses traditionnelles de « tailleur ». Je suis ouvert et les voyages que je fais pour la Grande Mesure dans des villes assez à la mode en Italie et au Japon me permettent d’observer les tendances et de faire des choses qui sont dans l’air du temps.

La différence est qu’en sur-mesure et en prêt-à-porter notre statut n’est pas le même. En effet, nous sommes quasiment incontournables en sur-mesure de par notre histoire et notre atelier qui est quasiment sans pareil en Europe. Mais en prêt-à-porter, nous n’avons pas la même aura, il faut donc que nous nous développions en profitant de l’excellente réputation dont jouit notre Grande Mesure. Cela nécessite de gros moyens. Le projet est en cours et cela va se faire prochainement.

Pour ce qui est des tarifs, étant donné que nous faisons de la Grande Mesure à 4 900 euros le costume, cela ne servirait à rien de faire un prêt-à-porter qui viendrait la cannibaliser. Notre ambition est donc de proposer un costume prêt-à-porter de qualité pour environ 1 600 euros. Je pense que le prix reste attractif pour des gens qui ont certains moyens mais qui ne peuvent pas se permettre la Grande Mesure ou qui ne sont tout simplement pas intéressés par le sur-mesure.

Ensuite, je pense qu’à Paris, le tarif maximum serait environ de 200 euros pour une chemise, 110 euros pour une cravate et 300/400 euros pour un pull.

A travers ce projet, notre volonté est d’offrir des produits de qualité à des tarifs placés en ouvrant trois ou quatre magasins dans le monde d’ici cinq ans.

FTDF : Pourriez-vous nous parler de votre style personnel ?

Lorenzo Cifonelli : J’aime bien les vêtements, mais je ne suis pas un fashion addict. J’adore les pulls et j’aime beaucoup les chaussures. Je rapporte souvent beaucoup de choses de mes déplacements à Milan, Tokyo, etc.

Je m’habille comme j’ai envie de m’habiller, sans style particulier. J’adore le gris,  j’aime les belles matières notamment la flanelle. Je ne suis pas trop business suit et je n’ai d’ailleurs presque aucun costume, je suis plus souvent en dépareillé : veste/pantalon.

J’aime l’élégance décontractée car les vêtements sont faits pour être portés, il ne faut pas être trop guindé. Je pense qu’il est primordial de pouvoir vivre et bouger avec le vêtement.

For The Discerning Few remercie l’ensemble des membres de l’atelier de la rue Marbeuf pour leur accueil et remercie Lorenzo Cifonelli pour sa disponibilité, sa gentillesse et son authenticité.

Interview© réalisée par PAL & VM pour le compte de For The Discerning Few®. Paris, Février 2011. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

9 réflexions sur “Interview exclusive de Lorenzo Cifonelli

  1. JJB dit :

    Belle interview une fois encore! Le discours volontaire de LC fait plaisir à « entendre » (enfin plutôt à lire!!)

    Les dernières créations (la veste gansée de cuir et la veste violette) sont impressionnantes!!

    Merci messieurs de nous offrir un tel contenu. Et bravo à la maison Cifonelli de faire vivre la culture tailleur à Paris.

  2. Bastien dit :

    Son opinion concernant les tailleurs et le fait qu’il semble « se bouger » sont très intéressants!

    Sans aucun doute un grand tailleur mais aussi un véritable entrepreneur.

  3. delaigue dit :

    Bonjour,
    Interview fort instructive sur un des derniers grands tailleurs parisiens.
    Malheureusement hors de portée financièrement parlant.
    N’existe t il plus de tailleurs en province (proche Paris) avec des tarifs plus abordables ?
    Bien à vous

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