Interview exclusive de Jacques Ferrand

Suite à l’interview de Mohamed Radji, l’équipe de For The Discerning Few a le plaisir de vous proposer un entretien exclusif avec Jacques Ferrand, jeune artisan-maroquinier de grand talent qui travaille exclusivement à la main. Tous les produits que nous vous montrons ici sont donc entièrement réalisés à la main.

For The Discerning Few : Pourrais-tu te présenter et nous parler de ton parcours personnel ?

Jacques Ferrand : J’ai fait mon apprentissage chez les Compagnons du devoir. J’ai commencé en tant que tapissier-décorateur mais je m’en suis très rapidement détourné. J’ai alors continué mon apprentissage à Marseille chez un compagnon qui faisait de la maroquinerie industrielle mais qui travaillait aussi pour des marques comme Berluti, pour qui on réalisait des serviettes cousues-main.

C’est véritablement le travail avec les compagnons, notamment avec les plus anciens, qui m’a fait aimer le métier, au-delà de l’apprentissage à proprement parler.

Aujourd’hui, en France, la maroquinerie est principalement un métier industriel. Il reste quelques artisans qui font de la réparation, quelques artisans qui font un peu de mesure, mais il y en a de moins en moins. Donc mon tour de France s’est essentiellement déroulé au sein d’usines de sous traitants de grandes marques de luxe comme Louis Vuitton ou Hermès. J’étais principalement modéliste/prototypiste.

FTDF : Rapidement, tu as souhaité te mettre à ton compte ?

Jacques Ferrand : Pas vraiment. Au début je me voyais être cadre chez LVMH. Et puis finalement vers 22/23 ans, je me suis rendu compte que j’avais du mal à m’exprimer dans une société où tout était un peu trop carré et où le côté créatif était finalement un peu verrouillé. Je suis donc parti en Italie car la réalité de la maroquinerie et de la chaussure, c’est que beaucoup de choses se font en Italie. J’ai trouvé une embauche chez un petit maroquinier de Florence qui voulait faire du luxe. Il travaillait « à l’italienne », c’est-à-dire qu’il faisait de beaux produits industriels mais tout ce qui était cousu main/traditionnel lui était presque inconnu.

Quelques temps après, j’ai rencontré Stefano Bemer, un artisan bottier italien. Il m’a proposé de travailler avec lui et notamment de gainer une malle-cabine à l’occasion du Pitti Uomo. J’ai donc travaillé un mois sur cette malle. De là, il m’a expliqué qu’en tant que bottier, la qualité de ses souliers mesure était largement supérieure à ce qu’il proposait en maroquinerie (qui était alors réalisé par des petites maroquiniers italiens). D’ailleurs, quand on s’intéresse aux bottiers, que ce soit Lobb, Berluti ou Corthay par exemple, ils ont un produit irréprochable en mesure mais ils n’ont jamais une maroquinerie à la hauteur. Et avec Stefano on était capable de développer ce côté-là, c’est-à-dire d’avoir un même niveau de qualité sur la chaussure et sur la maroquinerie. On a donc travaillé ensemble 2/3 ans, puis j’ai quitté Florence pour revenir à Paris.

FTDF : Quel est ton avis sur le compagnonnage ?

Jacques Ferrand : En ce qui me concerne, ça a été une très belle expérience, par mes voyages mais aussi par l’esprit qui ressort de cette formation. Ce qui est intéressant dans le compagnonnage, c’est cette confrontation avec les anciens ; cet espèce de « choc des générations » avec le métier au milieu.

Que cela soit en maroquinerie ou en botterie, je pense qu’il n’y a pas d’équivalent à cette formation.

Porte-monnaie Jacques Ferrand

C’est peut-être plus compliqué maintenant car il y a à peu près le même nombre de salariés mais il y a de moins en moins d’usines. En somme, les grosses usines deviennent de plus en plus importantes et les petites disparaissent, ce qui laisse moins de choix pour les nouvelles générations et les futurs compagnons.

FTDF : En tant qu’artisan, penses-tu qu’il soit difficile de se faire connaitre, face aux grandes marques de luxe ?

Jacques Ferrand : Lorsque j’ai créé ma société, j’ai commencé par être sous-traitant pour des maisons avec lesquelles j’avais déjà travaillé, comme Vuitton par exemple. Lorsqu’il fallait travailler le dimanche à l’approche des défilés, j’étais présent. C’était intéressant pendant quelques années mais c’était surtout pour me faire connaitre, montrer que j’étais en place et que l’on pouvait compter sur moi.

Cela va faire 8 ans que je suis à mon compte et au début je ne me voyais pas forcément créer ma ligne. Mais je dirais que c’est venu naturellement. J’ai eu envie d’exister à travers mes produits et de montrer qu’il n’y a pas que les grandes maisons dans le haut-de-gamme.

FTDF : Justement, est-ce que le défit n’est pas là, à savoir éduquer les gens en leur montrant qu’au-delà des campagnes publicitaires de grandes marques, il existe de vrais produits, réalisés par des artisans ?

Jacques Ferrand : Tout à fait mais je pense qu’il y a une partie de la clientèle qui est demandeuse. C’est dans l’air du temps, même si je m’adresse à une niche. Mais les marques utilisent cette « fibre » artisanale dans leurs campagnes de communication.

Et puis par la force des choses, comme je travaille tout seul, je maitrise tout le processus et je sais réaliser un sac de A à Z, ce qui n’est pas forcément le cas chez les grands du luxe, où un produit va passer entre les mains de plusieurs personnes. Mais le plaisir est là aussi : quand je pars d’une peau et que j’arrive au produit fini, je suis satisfait. C’est cela qu’il faut expliquer au client.

FTDF : Un client peut-il te demander n’importe quoi ?

Jacques Ferrand : En fait, j’ai plusieurs modèles que je maitrise parfaitement. J’essaie de les orienter sur l’un ou l’autre de mes modèles et ensuite on choisit les couleurs et les autres finitions. Je tente de canaliser la demande des clients car en faisant du sur-mesure à 100%, on peut vite s’égarer et comme je travaille tout seul, je perdrais un temps fou. Après, pour les détails je suis toujours à l’écoute du client mais je pars sur une base que je connais.

Sac « Bonjour Monsieur »

FTDF : Quelle est la pièce la plus folle que tu aies réalisée ?

Jacques Ferrand : Je dirais que ca a été de gainer un vélo. Je me suis beaucoup amusé à faire ça mais techniquement, c’était compliqué car il y a beaucoup de détails, beaucoup de jointures. Il fallait respecter « l’architecture » du cadre ; habiller le vélo et le mettre en valeur. Ce challenge a été intéressant.

Vélo gainé de cuir par Jacques Ferrand

Après, j’ai été fier de réaliser le premier étui I-Pod pour Hermès. L’I-Pod est un bel objet que l’on ne veut pas forcément cacher sous une coque informe mais on ne veut pas pour autant l’abimer. Donc je me suis demandé comment réaliser un étui qui respecte à la fois le design de l’objet et qui soit aussi fonctionnel. Car souvent, les accessoires de mode en maroquinerie sont peu fonctionnels. Dans ma conception de la maroquinerie, on doit dépasser ce côté « accessoire de mode », qui ne va durer qu’une ou deux saisons, car un produit en cuir doit devenir de plus en plus beau au fil du temps, au fur et à mesure qu’il vieillit.

FTDF : Pour toi, qu’est ce que « le luxe » ?

Jacques Ferrand : Pour moi, le plus important c’est la matière. C’est la base. Comme en cuisine, on peut faire quelque chose de simple avec de bons aliments, ça sera quand même délicieux. Je travaille avec les Tanneries du Puy ou les Tanneries Carriat. En maroquinerie, si on a une belle peau, on n’a pas besoin de rajouter des détails, des clous, des ornements, etc. La matière se suffit à elle-même.

Obtenir de belles peaux est moins évident qu’il y a quelques années car les grandes maisons ont la main mise sur les stocks mais je parviens toujours à me débrouiller pour obtenir de bons cuirs.

FTDF : Quelle est ta clientèle ?

Jacques Ferrand : Ce sont des gens qui ont les moyens mais qui savent aussi comprendre le produit et apprécier l’artisanat. Sinon ils iraient voir les grandes marques dont on parlait tout à l’heure.

FTDF : Comment a démarré la collaboration avec Mohamed (NDLR : Mohamed Radji) ?

Jacques Ferrand : Par des amis graphistes. J’avais un peu de mal à gérer ce lieu [la boutique Argot, rue des blancs manteaux] lorsque j’étais à l’atelier, donc j’avais besoin de m’appuyer sur quelqu’un qui puisse s’occuper de la boutique, tout en vendant autre chose (du vêtement, de la chaussure, etc.) Et moi je peux m’en servir comme une sorte de « showroom » où je mets en avant mes produits. Mais c’est une boutique évolutive.

La boutique Argot

FTDF : En ce moment, lorsqu’un client rentre dans la boutique, quelles pièces peux-tu lui présenter immédiatement?

Jacques Ferrand : Je peux lui montrer des porte-clefs [en box-calf, entièrement cousus main, pour 120 euros ; ou peausseries exotiques], des ceintures [toile et cuir, cuir tressé, fait-main, pour 140 euros], des porte-cartes, un sac à main femme, un sac week-end en crocodile. Ce sont des exemples de ce qu’on peut me demander de réaliser.

Sac « Bonjour Madame », crocodile

FTDF : Quels sont les projets que tu as à moyen et long terme ?

Jacques Ferrand : J’aimerais que l’entreprise grandisse un peu et pouvoir embaucher un salarié à moyen terme, qui pourrait gérer l’atelier, ce qui me permettrait aussi de « me vendre » davantage. Car faire connaitre mes produits alors que je suis à l’atelier n’est pas évident.

FTDF : Afin de montrer, particulièrement aux jeunes, qu’un artisan n’est pas forcément un vieux monsieur et que l’artisanat n’est pas mort, comment définirais-tu ton style personnel ?

Jacques Ferrand : J’ai 35 ans donc j’aime bien être « à la cool ». Mon métier est de faire du luxe, j’adore ça mais je suis avant tout un artisan donc je ne me prends pas la tête et je reste moi-même. Comment je peux me qualifier ? Comme un citadin, qui peut porter des trucs simples comme des trucs sophistiqués. Je suis assez éclectique.

Sac, porte-clefs et ceinture Jacques Ferrand

FTDF : As-tu des marques que tu apprécies particulièrement et des bonnes adresses?

Jacques Ferrand : Ma marque « fétiche » est Comme Des Garçons. J’aime aussi Lanvin. Pour les jeans, Anatomica en fait de très bons. Je me prends pas mal de choses dans la boutique « Plus Que Parfait ».

Pour les chaussures, j’aime les sneakers et en chaussures plus formelles je porte des Stefano Bemer. Je portais un peu de Church à une époque mais là ce n’est plus possible… Je chine aussi pas mal de chaussures vintage.

Concernant mes bonnes adresses, pour faire réparer les chaussures, je dirais Didier Martinez, qui a notamment travaillé pour Berluti et Aubercy (5 rue Bourgon, Paris 13ème). J’aime aussi passer « Chez Simon », une boutique qui vend du Vintage de très bon goût (boulevard Arago, Paris 13ème).

For The Discerning Few remercie Jacques Ferrand pour son accueil, sa disponibilité et sa gentillesse, ainsi que Mohamed Radji.

Interview réalisée par VM & PAL pour le compte de For The Discerning Few. Paris, mars 2011. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

13 réflexions sur “Interview exclusive de Jacques Ferrand

  1. Erald dit :

    Merci pour vos interviews! Elles me font à chaque fois découvrir des personnages très intéressants.

    Continuez, c’est un plaisir de vous lire!

  2. fonzie dit :

    Multo bravissimo !!! i multo pepito per ‘Argot’ !?! … Vive la tricologie,la sapologie e papa wemba…Peace,Love&LV .
    Fonzarelli

  3. Koissy dit :

    La lecture d’un tel article me fait penser que l’artisanat FRANCAIS n’est pas mort contrairement à ce qu’on peut entendre ici et là… Promis, à mon prochain passage à Paris, la visite de la boutique Argot sera une priorité absolue. Cheers !

    • jfk dit :

      tres bel article en effet… encore bravo a vous!

      Permettez moi d’ouvrir une petite parenthese nullement en rapport avec ce billet: je m’addresse au lecteur de ce blog utilisant le pseudonysme Koissy. en effet j’avais lu l’un de vos commentaires precedants disant que vous vivez en COTE D’IVOIRE je crois devoir vous connaitre,votre nom si je ne m’abuse est Phillipe Koissy et vous vivez a Cocody Danga. De meme que moi, je reside a cocody mais plus precisemen le Val Doyen 2. Je vis actuellement a kuala lumpur en malaysie.il ya quelques temps avant mon depart d’abidjan, je frequentais des connaissances a vous Alain Goli et le duc de pescarass aussi des personnes qui se passionnent pour l’elegance.. vous etes plus ou moins celebre pour votre passion et votre certain niveau d’erudition en fait de culture vestimentaire et de mise. je suis de ceux qu’on appellent communement les « petits freres » au pays en raison de mon age « 23 ans ». j’ai souvent eu a emmettre le souhait d’echanger a une table sur le theme de l’elegance qui je sais est une passion que nous partageons commmunement. Si vous le permettez je vous laisse mon mail jose_fabrice[at]hotmail.com. En souhaitant que vous lirez ce commentaire et qu’on puisse entrer en contact.

      Merci encore et bien a vous!!

    • forthediscerningfew dit :

      Bonjour,

      Il est effectivement très compliqué d’entrer en contact avec Jacques Ferrand. A ce titre, nous n’avons plus de nouvelles concernant ses activités. C’est dommage mais d’autres artisans et anciens compagnons existent et disposent de sites internet, voire de showroom et sont disponibles. Après, cela dépend de ce que vous comptez réaliser avec eux.

      Cordialement,

      VM

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